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 Chapitre II

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Elwin
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MessageSujet: Chapitre II   Dim 13 Mar - 19:39

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**

L'espoir est comme le ciel des nuits : il n'est pas coin si
sombre où l'oeil qui s'obstine ne finisse par découvrir une
étoile.
Octave Feuillet.

Au mois de septembre à Jasper, l’été était déjà terminé mais la nature regorgeait encore de splendeurs.
L’automne qui entreprenait déjà de se frayer un chemin allait et venait, il faisait des manières.
Pendant que les feuilles commençaient à couvrir d’or les châtaigniers et les bouleaux, le ciel prenait une autre teinte, abandonnant son bleu azur pour un bleu saumoné par endroit.
La température avoisinant les 14 ° à la meilleure heure de la journée, rappelait également à chacun que l’été s’était terminé et que les congés avaient pris fin laissant derrière eux promenades, randonnées et rafting.
Jasper permettait en effet tout ce que pouvait offrir une telle étendue sauvage et était devenu durant la période estivale, la destination favorite des adeptes d’escalades, d’excursions, de rafting et autres.
Plus généralement les gens venaient à Jasper pour la beauté de ses paysages, pour ses parcs immenses regorgeant de trésors constitués par la végétation et les animaux sauvages qui les peuplaient mais aussi parce que l’endroit était un havre de paix inégalable.
Cette ville de vingt mille habitants, en forme de « J » suivait les contours de la rivière Athabasca d'une couleur bleue profonde et alimentée par le glacier Columbia qui avait d’ailleurs donné son nom à la vallée.
De l'autre côté de la rivière, on pouvait apercevoir s’élever la ronde montagne Whistler's, dominant le paysage, dont les lacs, allaient du turquoise à l'indigo.
Maggie était née ici et c’était comme si elle était imprégnée de la sérénité des lieux. Son contact m’apaisait.
Comme chaque midi, nous traversions la rue pour aller nous restaurer au café d’en face, Chez Dany.
Gonflée de cette énergie flambant neuve, je sautais dans la rue plus que ce que je ne marchais.
En chemin, Maggie m’attrapa le bras ; ce geste familier me serra le cœur, je lui souris en lui déclarant :
- Tu sais Maggie…merci.
Elle stoppa sa marche brusquement, faillit par là même me faire trébucher et surprise me demanda
- De quoi me remercies-tu ?
- De ta gentillesse, de ta gaieté… tu me fais du bien Maggie lui répondis je, émue.
Le feu passa au vert alors que je m’emparai doucement de son bras pour traverser.
Nous franchîmes le passage clouté en sautillant bras dessus-bras dessous comme deux adolescentes, la petite terrasse de Chez Dany nous tendant les bras.
Cela faisait plusieurs années, une vingtaine pour être précise, qu’un café-brasserie nichait à cette adresse de la Rue Saint Roch. Daniel, était âgé d’une cinquantaine d’années. De taille moyenne, légèrement trapu, cet homme n’inspirait au premier abord que tendresse et confiance.
Il tenait cet établissement depuis sa création et la première fois que je m’y étais rendue, j’avais été surprise de remarquer à quel point cet endroit était charmant, chaud et accueillant.
En rentrant, on remarquait d’abord le long comptoir légèrement arrondi, une invitation à s’asseoir pour y déguster un délicieux moka ou une bière.
Vos yeux se posaient ensuite sur les poutres en bois couleur miel qui traversaient le plafond puis sur le mur gauche du café, entièrement bâti de pierres apparentes. Tout contre, des banquettes douillettes et des fauteuils avaient été disposés autour de petites tables rondes, un petit salon privé dans un lieu public.
A l’angle de ce mur, la vieille cheminée, régulièrement allumée, déversait dans toute la pièce une odeur de pin et de résine envoûtante.
Des tables rondes et carrées ainsi que des guéridons en faisaient un lieu de vie où il faisait bon d’y être entre amis pour venir bavarder, boire et se restaurer tout en passant un bon moment dans la plus grande convivialité.
Lorsqu’on pivotait pour admirer l’autre côté de la pièce, on pouvait remarquer que le mur de droite lui, était brossé en jaune pale et recouvert de plaques émaillées à l’ancienne et de vieux objets des années trente et quarante.
Dans ce café bien ancré dans ce quartier commerçant et passant se mêlaient toujours les fidèles et les gens de passage, des touristes pour la plupart.
Dany veillait à ce que chacun, qu’il soit habitué ou non, trouve dans son établissement tout ce qu’il était venu y chercher. Et chaque jour, Maggie et moi, c’était ce que nous faisions.
Alors que nous franchissions le pas de la porte, Dany nous lança un « salut les filles ! » chantant.
Nous lui répondîmes en chœur en le gratifiant de nos plus beaux sourires.
Il se retourna très vite et continua à prendre la commande d’une tablée de six personnes.
Sans mot dire, nous allâmes nous installer à notre table favorite, les habitudes ayant la vie dure, déjeuner à cette table était devenue une tradition.
Une fois assises, Maggie s’avança vers moi, étirant la moitié de son corps par-dessus la table et me questionna en articulant excessivement chacun de ses mots :
- Alors Logan, que dis tu de tout ça ?! N’est ce pas incroyable ?
Ses yeux pétillaient.
Je lui répliquai immédiatement :
- C’est une occasion en or, de celles que l’on ne peut pas louper.
Mais tu sais… je suis nouvelle dans cette ville, au journal je ne connais personne, je ne connais d’ailleurs pas grand monde ici il faut bien l’avouer.
Je suis très contente Maggie, je me sens juste un peu perdue au milieu de tout ça. C’est beaucoup de changements en peu de temps.
Elle posa sa main sur la mienne et employant un ton aussi doux qu’une caresse me chuchota :
- Tu me connais moi.
Je ris en fixant nos mains et rajoutai :
-C’est vrai, tu as raison. Ne t’y trompe pas, je ne regrette pas d’être venue ici et je suis heureuse de cette promotion.
Ce qu’on nous demande risque d’être passionnant, et toi ? Toi qu’en penses-tu ?
- Je suis ravie ! R-A-V-I-E !!
Je me demandais, ajouta-t-elle timidement, craintive de ma réaction …je ne sais rien de toi…
Depuis que nous avions faits connaissance, j’avais en effet éludé la majeure partie de ses questions, changeant de sujet, fuyant son regard, je trouvais toujours une dérobade.
Je trouvais mon attitude ridicule, j’agissais comme si j’avais commis un crime odieux par le passé, seulement j’avais encore beaucoup de mal à évoquer certaines choses.
Sa main toujours sur la mienne, Maggie me fixait avec attention.
- Je sais, lui soufflai je.
Tu sais ma vie n’est guère passionnante, ajoutai je résignée. C’est juste que ces dernières années ont été difficiles pour moi.
- Je me doute que l’on ne part pas vivre à des milliers de kilomètres de chez soi sans raison….Qu’as-tu fuit ? me demanda-t-elle sur un ton patient.
- Je ne sais pas trop.
- Tu recommences. Tu recommences à être évasive.
Je hochai la tête. Je savais qu’elle disait juste. C’était plus fort que moi, je ne savais pas me conduire différemment.
Elle tenta de me rassurer.
- J’ignore les raisons qui ont pu te conduire ici mais tu peux m’en parler.
Je baissai les yeux, fixant la nappe en papier rouge posée sur l’assiette vide. Ne pas voir Maggie rendait moins pénible ce que j’allais lui dire.
- Mon frère est mort quand j’avais 18 ans. Alors tout a commencé à me faire horreur, tout, les gens, la lumière du jour, le soleil quand il brillait. La nuit aussi. Je rasais les murs les yeux collés au sol pour ne plus rien voir. Je ne voulais plus entendre non plus. Les phrases légères et les sempiternels pleurnichements de ceux dont j'observais le corps pur et léger m’insupportaient au point de me rendre folle. Les copains que j’avais, leur jeunesse et leur insouciance. Je leur en voulais d’être heureux. Moi, je me sentais déjà vieille.
Il était la seule personne qui me faisait tenir debout tu comprends ?
Elle me fit un signe de tête, médusée.
Etrangement, lui parler me soulagea. Je poursuivis sans trop savoir pourquoi.
- J’ai cru mourir avec lui. J’ai fait une grosse dépression. Je n’avais plus goût à rien. Rien ne m’émouvait. les choses de la vie, les gens. Tout cela m’était devenu étranger. M’intéresser à leur vie, je n’y arrivais plus. Je suis tombée malade, mon corps ne réagissait plus, je pense qu’inconsciemment je voulais le rejoindre.
Ma mère était anéantie. Perdre un enfant, comment vivre avec ça ?
Elle restait des heures, des jours entiers, à fixer un point, sans parler.
Elle vivait dans un monde de silence et de souvenirs. Un jour j’ai compris qu’elle n’était plus avec nous. Ce jour là, j’ai sombré. Je suis tombée encore plus bas. Et quand tu tombes aussi bas, tu es sure que plus jamais tu ne pourras te relever.
Elle ne pouvait pas m’aider et moi je n’ai pas su le faire pour elle.
Nous étions seules elle et moi, séparées.
Notre peine nous éloignait tellement l’une de l’autre. Sans cesse je me répétai « prépare-toi au pire ». Ma vie devenait un enfer chronométré. Chaque jour je me demandais où allait l’emporter sa dégringolade. Parfois même les pires pensées m’envahissaient. « Maman va mourir elle aussi », c’étaient les mots qui se déversaient sur moi et qui m’emmenaient toujours plus bas.
Un jour un médecin m’a déclaré que je devais m’en sortir, que j’avais tout à vivre. D’abord sa phrase m’a fait rire tellement je l’ai trouvée décalée et formatée. Mais elle est restée gravée en moi.
Sans le savoir, il m’a sauvé. Cet amour absolu qui me lie à ma mère, ce cordon que nous n’avions jamais coupé ni l’une ni l’autre, je l’ai pris et je l’ai emmené avec moi.
Il fallait que je me reconstruise, je savais que ce serait long, que ça allait être difficile.
Je n’y croyais pas vraiment. Mais je suis partie. C’était plus facile de tout recommencer, ailleurs. C’est comme ça que j’ai atterrie à New York. J’ai espéré de toutes mes forces qu’elle tenait encore un peu à la vie et que cet amour triompherait. Aujourd’hui elle va mieux et en quelque sorte, moi aussi. Mais nous portons toujours les stigmates de nos jours et de nos nuits de souffrances.
Et à New York j’ai échoué. Je n’étais pas heureuse.
J’ai beaucoup de difficulté à parler de tout ça Maggie, c’est encore extrêmement douloureux, lui avouai je dans un souffle, le regard toujours baissé.
Je soufflai un grand coup. Ces confidences étaient si difficiles à révéler et à entendre aussi. Je décidai alors de couper court à ces aveux.
- Comme tu le sais j’ai ensuite passé cinq ans là bas et je me suis décidée à postuler ici après avoir vu votre annonce de recrutement sur Internet. Après avoir été reçue lors de deux entretiens, j’ai été retenue. J’ai accepté l’offre qui m’a été présentée et j’ai tout quitté pour arriver ici deux semaines plus tard.
S’en était terminé. J’étais parvenue à lui parler un peu de ma vie. Je pouvais alors relever le visage vers elle, même si j’avais peur de ce que j’allais pouvoir lire sur le sien. Je craignais toujours de rencontrer de la pitié et de la pauvre compassion dans les yeux des autres. C’était une des raisons qui me poussait machinalement à me taire.
Mais elle se contenta de me fixer de ses grands yeux verts.
- Merde alors…moi qui croyais que tout ce mystère provenait d’une histoire d’amour qui avait mal tourné…s’exclama-t-elle.
Elle me sidéra.
Je secouai la tête pour confirmer qu’elle s’était trompée.
- Non Maggie, pas du tout. Rien de tout ça.
- En parlant d’amour, ta vie sentimentale, c’est un grand mystère.
- Que veux-tu savoir ? Dis-je malicieusement.
- A peu près tout ! s’exclama t elle.
Tout, ton grand amour ? Qui est-il ?
Elle s’emballait dans de grands gestes.
- De quel amour me parles-tu ? Du Grand Amour ? Tu veux parler de celui qui te soulève, te transporte ?
- Ouiiii !!! Hurla t elle en me coupant.
- Je suis désolée Maggie mais celui là je ne peux pas t’en parler, je ne l’ai pas connu. Et toi ?
- Arf…A seize ans j’étais folle amoureuse d’un garçon, Bobby …Comment s’appelait il déjà ? Se questionna t’elle en tournant sa tête de côté. Elle resta perplexe un moment, la moue concentrée, un doigt posé sur sa bouche …je n’arrive pas à m’en souvenir, s’étonna t’elle, un peu déçue.
Bref…c’était un sale con, m’apprit elle en battant l’air de sa main de façon à mieux justifier son oubli.
Il a brisé mon petit cœur qui était tout neuf. Depuis j’ai collectionné les échecs…
Je suis attirée par les vauriens, m’avoua t’elle piteuse.
Tandis que j’agitais la tête, je me surpris à lui déclarer :
- Tu vois moi aussi j’ai un problème : c’est que je ne suis attirée par personne !
Crois tu vraiment que cela soit mieux, lui demandai je dans un hochement de sourcils.
Nous éclatâmes alors d’un rire franc, d’un rire complice, nous moquant des gens alentours.
Nous rigolions tellement fort que quelques clients se retournèrent.
Je vis alors que Dany se dirigeait vers nous, son petit calepin à la main.
Il nous demanda d’abord en plaisantant si nous avions gagné à la loterie pour glousser de la sorte puis il prit notre commande.
Nous n’avions qu’une pause d’une heure aussi, après avoir avalé une salade italienne et bu un café en toute vitesse, il fut temps à nouveau pour nous de revêtir nos tenues de super reporters.
Pendant notre déjeuner, si nous nous étions raconté nos vies nous avions également convenu d’entamer des recherches sur les moindres faits qui avaient touché la région ces deux derniers mois.
L’après midi passa ainsi, à une rapidité incroyable, sans que nous ne nous parlions pour ainsi dire quasiment pas, plongées dans nos recherches, épluchant des chroniques et chacun des articles de faits divers que nous trouvions.
A dix huit heures le bureau croulant sous une tonne de papier pareille à un mur que j’aurais dressé entre moi et le monde, je ne distinguai pas Maggie qui s’avançait vers moi.
- Je pense que je vais rentrer Logan, me lança t’elle par-dessus la cloison de feuilles. Je suis vannée et la journée de demain va être rude. A demain ma belle, soupira t’elle les bras ballants, visiblement épuisée. Elle déposa une bise sur ma joue et fit demi-tour.
Elle entreprit de faire quelques pas vers la sortie quand d’un coup elle se retourna comme si elle avait oublié derrière elle quelque chose de vital. Elle pointa son index dans ma direction.
- N’oublie pas ! Tu m’as promis d’être sage ! me rappela-t-elle vivement. Tu m’as juré de te coucher tôt pour être fraiche et belle demain ok ?!
- Ok, je vais voir ce que je peux faire, dis-je sur un ton faussement convaincu, comprenant bien que le sien relevait plus de l’ordre que de la question.
A demain Maggie, lui répondis je en souriant-repose-toi, toi aussi.
Elle traversa la pièce qui s’était déjà vidée cette dernière demi-heure et appuya sur le bouton de l’ascenseur.
Je la vis disparaître dans le silence qui avait remplacé l’effervescence de cette journée.
Nous n’étions plus qu’une demi-douzaine de journalistes à travailler.
Je me mis à penser que seuls ceux qui avaient une vie bien « vide » tardaient à rentrer chez eux.
Une heure plus tard, je finis par lever la tête de mes papiers et j’aperçus par la fenêtre Vicky, une collègue, s’allumer une cigarette en sortant du bâtiment et filant d’un pas rapide.
Machinalement je sortis mon paquet de cigarettes de mon sac à mains.
- Trois minutes de tranquillité, murmurai-je…trois minutes de pur bonheur à savourer.
Cette cigarette je l’appréciai de toutes mes forces en me disant qu’il était temps tout de même de partir.
Je tirai sur elle une dernière fois avant de l’éteindre, désireuse de savourer ce dernier instant de détente totale.
Une minute plus tard je disais au revoir au troisième étage du bâtiment du Boulevard Roosevelt.
Il était dix neuf heures trente, la nuit avait fait fuir le soleil et l’obscurité régnait en maîtresse absolue sur les ruelles étroites de la ville. Elle avait emporté le combat…
Dès que je mis mon nez dehors, l’air frais me saisit immédiatement. Happée par la brise glacée, instinctivement je remontai sur mon cou le col de ma veste, mis mes mains déjà engourdies à l’abri du froid dans mes poches et pressai le pas.
Mes doigts étaient déjà glacés, à croire que je les avais plongés dans une congère.
D’un simple coup d’œil, je constatai que les rues, la journée si vivantes, avaient été désertées. J’aperçus seulement la roulotte d’Owen sur le trottoir d’en face et quelques téméraires qui avaient bravé le froid pour se procurer ses succulents hot dogs.
L’odeur qui se dégageait était terriblement appétissante mais le froid me contraignit à continuer ma route. "Tant pis pour le hot dog", pensai-je.
Accélérant la cadence, je pestai intérieurement de devoir autant marcher, ma voiture étant garée à encore dix bonnes minutes de là.
Le matin, il m’avait été impossible de stationner plus près du journal, les emplacements et les parkings avaient été pris d’assaut par des bien plus matinaux que moi.
Je me maudis une nouvelle fois d’être continuellement et irrémédiablement en retard, ce qui entrainait nécessairement de devoir chaque matin jeter ma voiture aussi loin pour arriver à l’heure au travail. Je décidai cependant de ne pas faire preuve de contrition et d’abréger mes souffrances en coupant par le parc.
Le gardien me salua alors que je passai devant lui, je lui répondis seulement d’un signe de tête, le reste de mon corps congelé refusant de répondre aux consignes que je lui envoyais.
Visiblement il comprit parce que je le vis pouffer bien au chaud dans sa cabine. Je passai la grille de fer forgée fraîchement repeinte en noir métallisé et me retrouvai dans un endroit agréable. Un petit parc avec une fontaine en pierre, légèrement noircie par les années, des bancs disposés au milieu d’étendues gazonnées et des allées pavées bordées de réverbères à l’ancienne. Je m’émerveillai à chaque fois devant la propreté du lieu. Pas un seul papier laissé négligemment à terre, pas d’emballages plastiques ou cartonnés, aucun gobelet qui vint souiller ce petit parc public jonché uniquement de feuilles de platanes et d’érables aux tons rouge et or.
Mes pas raisonnaient en écho aux talons qui fouettaient le sol. Dans le silence, le bruit se décuplait.
Une trentaine de mètres plus tard, ma main droite farfouilla dans mon sac pour en extirper une cigarette.
Mon sac ressemblait à la caverne d’Ali baba et je m’insultai, à voix haute cette fois.
Je finis par m’emparer triomphante d’une Marlboro et l’allumai instantanément. Une braise incandescente s’en détacha et tomba sur l’étoile surpiquée de ma veste. D’un geste vif, je secouai la broderie noir argenté en étouffant un juron.
Le parc était désert évidemment. Qui pouvait décider de se promener la nuit dans une froideur pareille ?...
Même les écureuils m’avaient abandonnée.
La première bouffée de ma cigarette me réchauffa et c’est alors que je les vis.
Ils étaient trois. Trois hommes. Ils me fixaient sans bouger.
J’eus un sursaut, mon cœur cessa de battre une fraction de seconde tandis que je les dévisageai.
Sans savoir réellement pourquoi, ma colonne vertébrale se raidit et mon sang se glaça dans mes veines.
Un frisson parcourut tout mon corps qui se pétrifia davantage.
Une petite voix me souffla de ne pas leur dévoiler ma panique. Alors je continuai de marcher en regardant droit devant moi, l’air détaché. L’air de rien. Je feins de les ignorer, dans des foulées plus grandes et plus rapides. Un pur reflexe. Je sentais qu’il fallait que je m’en aille.
Du coin de l’œil, sur ma droite, je les voyais m’observer, immobiles.
Je poursuivis mon chemin toujours d’un pas rapide, sans courir toutefois, me persuadant que j’étais devenue une vraie froussarde, que j’avais peur sans raison et lorsque j’en arrivai à la conclusion que j’étais grotesque, je LE vis commencer à bouger, son visage fixant le mien avec une intensité indescriptible.
Je croisai alors son regard, inquiétant, pire, effrayant et compris que depuis le début j’avais vu juste : Je devais m’enfuir.
Dopée par une folle décharge d’adrénaline, je partis soudain dans une course sans précédent, l’instinct me poussant à courir le plus vite possible.
Je tentai un regard derrière moi, il me suivait dans des enjambées gigantesques. Il m’avait laissé prendre un peu d’avance, certain de me rattraper. Comme l’aurait fait un prédateur, il m’avait leurré me laissant croire que je ne risquai rien pour ensuite mieux me piéger.
Si la situation n’avait pas été aussi effrayante, je me serais félicitée d’avoir eu peur dès la première seconde où je les avais aperçus.
Les cheveux collés au visage je cavalais aussi vite que mon corps me le permettait, mon cœur cognant dans ma poitrine comme s’il voulait en sortir. Le sang affluait et martelait mes tempes à m’en faire exploser la tête. Cela me rendait sourde, je n’entendais rien d’autres que ces battements bruyants raisonnant dans mes oreilles. Je me retournai une seconde fois en tentant de reprendre un peu d’air, il s’était rapproché.
Seule une distance d’une dizaine de mètres nous séparait à présent.
Il faisait si sombre.
Je ne voyais presque rien, la lumière fluette des quelques réverbères n’éclairant pas suffisamment le chemin de ma fuite. Je courrais en aveugle, en essayant de ne pas m’embroncher pour ne surtout pas tomber.
J’avais peur.
J’avais terriblement peur. La peur… Elle était partout. Dedans, autour. Elle animait mes jambes pour les faire bouger, aller en avant, plus vite, encore plus vite et en même temps elle les congestionnait, contrariant leurs mouvements. Fuir, courir... Je n’avais pas d'autre issue.
Son attitude ne laissait pas de doute possible. J’étais en danger. J’ignorais ce que cet homme me voulait, mais je savais qu’il ne fallait pas que je tombe entre ses mains pour le savoir.
Dans une réflexion un peu bancale, je pensai que si je lui balançais mon sac, il cesserait de me traquer. C’était sûrement cela, tentai je de me rassurer. Il désirait mettre le grappin sur mon sac à mains. Et rien de plus. « Rien de plus » me répétai-je à bout de souffle.
Je le lâchai d’un geste, presque volontiers, priant intérieurement que cela lui suffise et qu’il stoppe sa course. Je continuai de courir sur une bonne cinquantaine de mètres et me retournai une nouvelle fois.
Mon sac gisait au loin sur le sol, sa chute ayant renversé tout son contenu sur le bitume et lui, lui, il avait disparu. S’était-il au passage contenter de s’emparer de mon porte feuille ?
Affolée, je ne me sentis même pas soulagée de sa disparition. Je n’avais qu’une idée : déguerpir.
Alors que sans perdre le rythme je me retournai pour reprendre ma cavale, il se dressa là, devant moi.
J’étais Paralysée. Ce n’était pas mon sac ni mon porte feuille qui l’intéressait.
C’était moi.
Incapable de la moindre réaction je le regardais terrifiée. Et je savais que j’avais l’air terrifiée. Ma fierté se rebiffa. Je cherchai alors dans ses yeux une explication à tout ça.
Face à moi, il s’approchait d’un pas tranquille, affichant un sourire narquois.
Tout dans ses gestes, dans son visage, était angoissant.
Je compris alors immédiatement qu’il n’y aurait pas d’explication.
Dans ses yeux, la seule chose que je vis, ce fut l’enfer.
Grand, imposant, sa stature aurait suffi à m’épouvanter. Il était bien plus fort que moi.
Je le fixai les yeux écarquillés par le choc - et je ne criai pas. Pourquoi ? J’avais eu l’automatisme de fuir, pourquoi à cet instant là, restai je muette, n’appelai je pas au secours dans un ultime réflexe de survie ?
Alors que l’on s’observait, il fallut que je me concentre pour retrouver une toute petite partie de mes cordes vocales pour lui jeter :
-Laissez-moi tranquille, si vous approchez encore je me mets à hurler.
Ma voix s’étrangla alors que ma menace le fit partir dans un rire retentissant.
A présent je reculai alors qu’il s’avançait toujours vers moi.
- Je vous ai dit de me laissez tranquille, répétai je
Pour la première fois, j’entendis sa voix me répondre.
- Non mais tu plaisantes là chérie ? C’est toi qui es venue me chercher. Tant pis pour toi !
Des images défilèrent devant moi. Je revis mon frère tenter de m’inculquer quelques notions de self défense. Je me souvins qu’il me disait, en faisant toutes sortes de démonstrations, qu’un coup de pied bien placé pouvait clouer n’importe qui au sol. Je me tordais de rire en le regardant faire ses pirouettes, si j’avais su j’aurais été une élève plus appliquée.
J’étais piégée.
Je fis alors la seule chose que je savais faire et qui me paraissait évidente : je repris ma fuite dans le sens contraire. Je me mis à cavaler comme une folle, de peur que ce monstre ne me rattrape. J’entendais son souffle derrière moi, il était tout près, je le sentais. Je sentis aussi le désespoir s’emparer de moi. Ce n’était pas juste, je n’étais pas de taille.
A peine deux secondes plus tard, il faillit arracher mon bras quand il s’en empara me faisant voler au passage. Je me fracassai sur les pavés en pierre pour m’en relever immédiatement. Une tache rouge se dessina sur mon jeans au niveau du genou. Je sentis la brulure m’élancer. Je ne devais pas faire cas de la souffrance que je ressentais. Je devais juste lui échapper, à tout prix.
Je tentai de m’enfuir une nouvelle fois. C’était peine perdue, je le savais. Mais je devais essayer. Je ne pouvais pas le laisser gagner. Du moins pas sans avoir tout tenté.
Il se rua sur moi et attrapa mes cheveux me volant un cri de douleur.
Je vis que son regard avait changé, il s’amusait davantage.
Me tenant toujours par la racine des cheveux, il me secoua dans tous les sens pour continuer à me faire mal. Et pendant tout ce temps, il riait.
A cet instant précis je me suis dit que c’était terminé. J’avais perdu.
A sa merci je fermai les yeux. Je ne désirai plus le voir. Je voulais m’en aller, ailleurs.
Puis, tout alla très vite.
Je le sentis me lâcher, me laissant choir sur le sol dur comme une vulgaire chose. Je chutai de nouveau, les yeux toujours clos. Qu’allait-il encore faire ? Quel supplice allais-je devoir subir ? Un bruit que j’identifiais mal attira mon attention. Des sons étranges me parvinrent. Je rouvris les yeux, méfiante.
Abasourdie, je découvris qu’il n’était plus seul à présent. Ils étaient deux. L’ordure était en train de se battre avec un autre.
Avachie par terre, désorientée, j’assistai à une scène miraculeuse : Mon secours.
Il faisait trop sombre, les détails m’échappaient. Je ne distinguai pas l’autre homme qui me tournait le dos. Je devinai un corps à peine visible dans l’ombre.
Je faillis partir. J’aurais du décamper et les laisser se massacrer. Mais mes jambes ne me répondaient pas. J’étais incapable du moindre geste. Je ne pouvais que me faire le témoin de ce combat improbable.
Ils se battaient à dix mètres de moi avec acharnement, comme si l’un des deux devait mourir à la fin.
Je réalisai soudain que le coup de pied bien placé n’aurait pas suffi à me sauver.
Ils se livraient une lutte sans merci, d’une violence rare.
L’autre homme paraissait avoir le dessus ce qui m’impressionna.
Trop choquée, mes jambes refusaient toujours de m’obéir, je ne parvenais même pas à me relever.
A l’aide de mes bras, je me glissai en arrière, sur les fesses, pour m’éloigner d’eux.
L’adversaire de mon agresseur frappait toujours de toutes ses forces et dans un dernier effort, celui qui m’avait attaqué quelques secondes plus tôt, essaya de rendre un coup.
Il fut comme envoyé en l’air et s’écrasa plus loin, dans la boue.
Stupéfaite, il détala vaincu, sous mes yeux ahuris.
Le court du temps s’arrêta net. Dans un souffle, je recommençai à respirer.
J’étais figée. L’autre homme me tournait toujours le dos suivant du regard le fuyard.
Je le fixais en tentant de contrôler ma respiration hachée, je suffoquais.
Puis, il se tourna vers moi.
C’est là que je le vis pour la première fois.
Je crois que je n’oublierai jamais ce moment là. Un instant plus tôt, il n’était qu’une ombre dans la nuit en train de me porter secours. Il devenait soudain quelqu’un en entrant dans la lumière.
Toujours sous le coup de la peur, j’entendais encore le sang affluer dans mes tempes en des battements désordonnés et irréguliers.
Mon cerveau ankylosé s’évertua à intégrer simultanément nombre de paramètres. Mon assaillant était loin déjà et j’allais bien. Cet homme venait de me sauver la vie.
La panique qui m’étouffait céda alors du terrain. Quelques secondes s’égrenèrent dans le temps et ma frayeur se fit dépouiller par un sentiment intense de gratitude.
De son côté, peut être pour ne pas m’effrayer de nouveau, il resta là où il se trouvait.
Il ne bougeait pas, se contentant de me fixer avec intensité.
Ses yeux clairs m’envisageaient de façon étrange sans toutefois que cela en devienne effrayant.
Je ne pouvais pas pour autant à articuler le moindre mot. J’aurais du me redresser et le remercier, mais j’en étais réduite à l’observer dans ma posture ridicule, les paroles restant coincées au fond de ma gorge.
Moins intimidée que moi, il se mit à avancer, doucement.
Il était grand, moins imposant que l’autre homme et ses cheveux châtains cuivrés étaient en désordre surement à cause de la bataille qu’il venait de livrer.
Je déglutis péniblement en le voyant approcher et le regardai alors qu’il continuait de me dévisager avec attention.
- C’est terminé, me dit-il doucement. A présent tu peux partir, tu ne risques plus rien. A l’avenir il faudra tacher d’être beaucoup plus prudente Logan.
Il connaissait mon prénom.
Je me levai d’un bond et il comprit à ma réaction qu’il m’avait déconcertée.
Pour autant il ne rajouta rien, ne chercha pas à me rassurer. Il se contenta de planter une nouvelle fois ses yeux dans les miens et, malgré toute l’étrangeté de la situation et de ses paroles, je sus que je ne devais pas avoir peur.
- Comment savez-vous qui je suis ? Parvins-je à lui demander pour le moins désarçonnée.
Il sourit faiblement. Ce fut sa seule réponse. Et je le vis partir.
Un silence étrange et intense se fixa dans la nuit. Puis il revint mon sac à la main.
Je me sentis rougir à la pensée de toutes les poubelles que je transportais, éparpillées au sol et qu’il avait du replacer.
- Vous n’avez pas répondu à ma question… Comment connaissez-vous mon nom ?
Les mains tremblotantes, je pris le sac qu’il me tendait en murmurant un merci, comprenant bien qu’il n’avait nullement l’intention de me répondre.
Il était tout près de moi et pour une raison que j’ignorais tout à fait, j’eus du mal à lever les yeux vers lui.
Lâche, j’inclinai alors légèrement la tête de façon à lui échapper et c’est en considérant mes pieds que je bafouillai avec peine.
- Quoi qu’il en soit merci. Je crois que ce soir vous m’avez rendu un très grand service.
Il hocha la tête en signe d’assentiment puis commença à s’éloigner à reculons.
De cette façon, il fit ainsi quelques pas, puis il finit par se détourner et avança dans la nuit.
Il me quittait.
Quand je le vis complètement disparaître, réalisant qu’à présent je me trouvais seule au beau milieu de ce parc, je me mis immédiatement à courir en direction de ma voiture.
Essoufflée, le cœur battant la chamade, je me trouvai très vite assise face à mon volant, la tête rejetée en arrière.
Deux secondes plus tard, je fis hurler la première vitesse.
J’avais entamé cette journée pleine d’espoir, sure qu’elle serait le commencement d’une aire nouvelle. Le soleil ce matin là m’était apparu différent, annonciateur d’un changement. J’y avais vu un signe de cette nouvelle vie que je désirais tant débuter, la genèse de ce bonheur auquel j’avais droit et qu’à présent je revendiquais.
On venait de me confier des responsabilités et mon cœur avait ressenti les prémices d’une amitié en train de se nouer.
Puis, la précocité du froid hivernal m’avait conduite dans un parc où j’avais manqué de me faire tuer…Malmenée, insultée, on avait tenté de ruiner ma veine. Mais dans ce parc, la nuit avait décidé de me laisser une chance. J’y avais rencontré un ange. Sorti du noir ou de nulle part, envoyé des dieux ou du hasard, il était venu pour moi.

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