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 Introduction

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AuteurMessage
Elwin
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Messages : 66
Date d'inscription : 12/03/2011
Age : 42

MessageSujet: Introduction    Dim 13 Mar - 19:44

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La souffrance est pire dans le noir ; on ne peut poser les yeux sur rien.
Graham Greene.

On peut commencer une histoire où l'on veut.
C'est du moins ce que les gens avaient l'habitude de dire. Comme beaucoup d'autres individus j'avais vu ces émissions télévisées diffusées aux heures de grande antenne, aux titres aguicheurs et chocs : « ils sont repartis de zéro », « ils ont tout quitté du jour au lendemain » ou encore « un nouveau départ pour une nouvelle vie ».
« Comment tout recommencer ? » criait le présentateur volubile, les mains ouvertes face à la caméra...
Je m'étais confortablement installée devant l'écran et j'avais considéré les images qui défilaient d'un oeil suspicieux.
Sans filet et sans aucune garantie ces gens avaient abandonné leur ancienne vie pour s'en reconstruire une nouvelle...Et dans mon écran de télévision, ils souriaient... Fascinant.
Tout laisser. Quitter tout. Partir en quête d'un avenir incertain sans regarder derrière soi. Un futur à l'image d'un lancé de dés... Impensable...
« N'était ce pas trop risqué ? » avait questionné l'animateur en s'adressant à un homme barbu d'une quarantaine d'années, ancien cadre dynamique, devenu agriculteur tout comme l'avait été son père un jour.
« Non » avait-il répondu immédiatement dans un haussement d'épaules. « Je n'en pouvais plus de cette vie, je n'avais rien à perdre », avait il alors rajouté d'un trait, d'une voix dénuée du moindre regret.
Un peu plus tard, alors que les derniers mots de cet homme raisonnaient encore dans ma tête, une femme qui ne souhaitait pas être reconnue, rendue méconnaissable par le port d'une perruque et d'une immense paire de lunettes de soleil aux verres teintés, avait déclaré à la caméra avec beaucoup d'émotions contenues : « Nous avons tous droit à une deuxième chance ».
Et ce droit était accordé sans condition. Il appartenait à tout le monde. Il ne se méritait pas, non il ne se gagnait pas non plus. Une aubaine car je n'étais pas certaines d'avoir fait mes classes. Toutefois, je n'avais jamais fait de mal sciemment à qui que ce soit et si je n'avais pas encore gagné ma place au paradis, je pouvais au moins attendre de la vie qu'elle m'offre une occasion, à moi aussi, de tirer un trait
sur le passé.
J'avais regardé défiler les images avec application et entendu chaque son, chacune des paroles de tous ces gens, l'inflexion de leurs voix et leurs inspirations même. Nous pouvions tous tout recommencer, ailleurs.
Après avoir voyagé léger et anonyme, devenir quelqu'un d'autre paraissait simple et à la portée de chacun.
Comme pour un ancien détenu qui désirait cacher son passé et son nom, une valise et une terre que l'on n'avait jamais foulée suffisaient alors à tout permettre.
Et j'avais fait mes bagages.
A tout prendre, cette petite ville blottie dans les Rocheuses, au bord des eaux bleues et vertes de lacs magnifiques, m'était apparu aussi bien qu'une autre. Au moins j'y avais trouvé de l'espace, un ciel dégagé et des sommets enneigés.
Jasper était une petite ville tranquille de l'ouest canadien. Un endroit sans histoire, un point sur une carte, mentionné non pas à cause de sa taille ou de sa population mais grâce à la beauté de ses paysages, ses montagnes majestueuses renfermant des trésors magnifiques.
Situées à la limite de l'Alberta et de la Colombie Britannique, ses Rocheuses inscrites sur la liste du patrimoine mondial des Nations Unies, abritaient des milliers de catégories de plantes et d'insectes, mais surtout des espèces de mammifères rares et solitaires, tels des wapitis, des cerfs, des caribous, des ours, des coyotes, des loups et tant d'autres.
On ne pouvait point imaginer la richesse d'un pareil endroit. Même le climat était réduit à passer au second plan.
Symbole incomparable d'un équilibre certain, je m'y étais installée un mois plus tôt pour tout cela.
Peut être aussi que ces lieux m'avaient rappelé mon chez moi. Ce coin de terre en Afrique où j'avais grandi, heureuse, et que ne désirais pas oublier. Un autre hémisphère, un autre temps, mais une même atmosphère, tranquille et sauvage.
Ces années, passées là bas, restaient les seuls souvenirs dont je ne souhaitais pas me défaire.
Bien au contraire, souvent, quand j'avais besoin d'un peu d'aide et de courage, ils me tenaient chaud.
Quelle chose étrange que les souvenirs. De notre enfance, nous ne garderions que des images peu nombreuses, floues, effacées par les années. Mais la mémoire, j'en étais certaine, pouvait triompher sur le cours du temps et graver en elle des moments de vie d'une netteté surprenante. De la mienne, j'avais conservé des souvenirs précis, des souvenirs où je me voyais à mon image, dans lesquels j'étais moi.
Je portais des pantalons, jamais de robes ni de jupes, que je détestais. Je marchais les pieds nus, libre.
Sur ma route, des rolliers à long brins et des albatros chantaient pour moi.
Petite, j'avais eu pour habitude de me rendre souvent sur une des collines de la Montagne de la Table.
Ce petit coin en altitude n'avait rien de touristique, il n'était pas non plus un lieu sacré. A chaque fois que j'y allais, je m'y retrouvais seule. J'avais le sentiment que ce bout de rocher déserté n'appartenait qu'à moi. Je m'asseyais toujours sur la même pierre et j'admirais la ville de Cape Town baignée de soleil qui de là où je me trouvais, paraissait minuscule. Je laissais la chaleur m'envelopper à mon tour.
Elle me donnait l'impression de remplir mon âme. Aujourd'hui encore je pouvais la sentir sur ma peau, caressante et aimante, elle m'avait toujours offert la paix intérieure.
Depuis, je n'avais plus jamais vu de paysage aussi magnifique. Jusqu'à ce que je mette un pied à terre dans ce coin reculé du Canada, que j'en respire son air et que pour la première fois depuis plus de dix ans, j'avais trouvé la force de continuer une vie désastreuse en chérissant l'espoir de la rendre plus belle.
Ce matin là, j'ouvris tranquillement les yeux, me rappelant alors parfaitement la première fois où j'avais vu cette avancée de montagnes, évoquant la puissance de divinités ancestrales.
Un fin rayon de soleil qui s'échappait des volets vint me réchauffer le visage.
Cela me fit du bien, la nuit venait d'être difficile.
Et il en était souvent ainsi.
D'abord, il y avait le soleil radieux, source de chaleur, nourrice de l'espoir.
J'aimais cela. La chaleur et la luminosité, cette impression qu'elles offraient de ressourcer sans compter.
Ensuite s'en suivaient le déclin du jour, puis le crépuscule et les ténèbres de l'obscurité prenaient alors la relève, chargés d'angoisses et de mots douloureux, ils exécutaient leurs charges au milieu du silence immobile.
Je restais toujours un moment à cligner des paupières dans le noir, le temps d'accepter l'idée que la nuit revenait et de me demander comment j'allais la passer. Comme tout à chacun, fatiguée, je désirais glisser dans le sommeil et y trouver une forme de repos salvateur. Après un grand moment et un nombre
inimaginable de profondes inspirations, je me retrouvais toujours allongée sur le dos ou assise dans mon lit, les yeux rivés au plafond que je ne distinguais pas toujours, le cerveau en ébullition.
Le sommeil ne venait pas et encore moins le repos.
Depuis mon arrivée ici, mes nuits sans sommeil s'étaient toutefois espacées, se faisant plus rares.
Mais elles étaient encore trop fréquentes. J'en émergeais nécessairement les yeux cernés, avec un teint de papier mâché. Le violet sous mes cils témoignait de mes insomnies, impossibles à dissimuler.
J'enviais ces gens au sommeil paisible, bercés par la nuit qui les autorisait à rêver derrière leurs paupières closes et tranquilles.
J'enviais aussi leur peau rosée, leur regard reposé.
Je voulais rêver moi aussi. Je voulais rêver doucement et même intensément puis me réveiller en me souvenant parfaitement de tout ce que la nuit m'avait permis.
Etonnamment, à cet instant, je sentis que tout pouvait devenir différent. Comme si la faible lueur qui venait me caresser me soufflait que tout était possible.
Je voulus croire que j'allais vivre une belle journée.
Pleine d'espoir, je dévalai les escaliers et ouvris grand les volets.
La lumière en ce début du mois de septembre était magnifique. Il faisait un temps radieux...Le ciel, d'un bleu éclatant, s'étirait pour faire de la place aux rayons du soleil.
Je ne m'étais pas trompée, cela augurait nécessairement quelque chose de bien, un jour important.
Je fis couler mon café d'un geste machinal et l'avalai en m'allumant une cigarette.
Par la fenêtre j'aperçus le jardin verdoyant, les montagnes en face de moi et au loin leurs sommets qui allaient se perdre à l'infini dans le ciel azuré.
Avec ses larges vallées, ses monts escarpés, ses glaciers, ses forêts, ses prairies et ses rivières sauvages alentours, je me dis en serrant fermement mes doigts autour de la tasse qu'ici peut être je pouvais tout recommencer. Je voulais apprendre à ne plus me presser ni à fuir, à ralentir, à prendre les choses comme elles venaient, à goûter chaque instant de la vie. Je voulais tant me reconnaitre.
Mes doigts passèrent dans mes cheveux blonds emmêlés, résultante des combats que j'avais livrés toute la nuit durant. Le nez collé au carreau, mon regard fixait toujours l'extérieur sans qu'il ne le vit plus vraiment.
Les yeux perdus dans ma contemplation, je repensais à ces dernières années, à ma vie et à ce que j'en avais fait.
Je songeai à ce passé, le résumant en quelques secondes tellement il était pauvre. Pauvre, insignifiant aussi et si lourd.
Je songeai à la vie que j'aurais eue en restant à New York. Idiotie. Cette vie là je l'avais vécue et elle ne valait rien. Une vie de misère, même pas suffisante pour combler un chien.
Et le pire, c'était que je savais que je ne pouvais blâmer personne. J'étais seule responsable.
Je pensai alors à cette vie qui me restait à vivre.
Serait-elle meilleure ? Saurais-je la rendre différente ? Et moi allais je parvenir à devenir différente ? A redevenir un peu celle que j'étais ?
D'un geste de la main, comme si cela pouvait s'avérer efficace, je balayai l'air devant moi afin de chasser mes pensées.
- N'y pense pas, songeai je. C'est une belle journée. Ne gâche pas tout.
Une fois mon troisième café avalé, je consentis enfin à aller me doucher en me maudissant, d'être à présent en retard.
Je devais confesser que de cela aussi j'en avais l'habitude.
Trois quarts d'heures plus tard, après une lutte acharnée pour me donner bonne mine, je sortis de la maison. La brise me caressa le visage, ébouriffant ma longue queue-de-cheval. J'aimais cette sensation, cet oxygène propre et frais, la lumière crue sur moi me rappelant que j'existais.
Pour la première fois depuis très longtemps, j'éprouvais de l'envie. Une réelle envie. J'aurais aimé pouvoir tout oublier, tout laisser derrière moi. Ce jalon noir représentant ces dernières années, fardeau pesant trop lourd sur mes épaules menues, je voulais l'ôter et l'abandonner quelque part sur mon chemin, n'importe où, qu'importe.
Je voulais si fort enlever mes chaussures et mes habits pour changer de peau, en revêtir d'autres, de bien plus jolis que j'aurais choisis, et puis passer mes journées à marcher, à courir même, vers un bonheur enfin accessible.
Mes yeux s'attardèrent un instant sur le Mont Edith Cavell et ses forêts alentours. Cela devait être agréable de s'asseoir le coeur léger, pour jouir du paysage, de cette vue qui rend humble, disposer de tout cet espace autour de soi, de toute cette quiétude. S'en imprégner et se l'approprier, se sentir aussi grande et aussi forte qu'elle.
Un jour peut-être.... Peut être aujourd'hui. Et si c'était pour demain, alors ce ne serait pas grave pourvu que demain vienne.
Je m'octroyais le droit de rêver au futur, de retrouver l'assurance qui était en moi, la beauté des gestes et la vie comme elle avait un jour été et comme elle aurait du l'être toujours.
Il est de ces matins rares, où l'on se surprend à espérer. Et où soudain, pour la première fois, le sentiment que l'on peut gagner l'emporte sur tous les autres.

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source: http://grandioses-metamorphoses.vefblog.net

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Mandin'ette

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Messages : 4
Date d'inscription : 27/11/2011
Age : 35

MessageSujet: Re: Introduction    Mer 30 Nov - 9:35

Géniale cette intro, merci de nous la faire partager... Je n'avais pas lu depuis longtemps ces passages, et je me rappelle "globalement" de l'histoire donc je ne saurai dire si des modifs ont été apportées sur le script final (je suppose que oui), mais j'aime toujours autant ta façon d'écrire ... je suis transportée par ton récit Céline !

Faut absolument que je m'achète ton "oeuvre" ou pourquoi pas que je me la fasse offrir à Noël ! Razz
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